Queen Mum pendant la Seconde Guerre mondiale : l’âme de la liberté | Point de Vue

Queen Mum pendant la Seconde Guerre mondiale : l’âme de la liberté

"Cette guerre a rapproché le trône et le peuple plus que jamais, écrira Churchill à George VI. Et Vos Majestés sont plus aimées par les gens de toutes classes et de toutes conditions qu’aucun autre prince dans le passé." Les épreuves que les Windsor ont partagé avec les Britanniques ont en effet rendu à la dynastie régnante tout le lustre que l’"affaire Édouard VIII" avait manqué de lui faire perdre.

Par Philippe Delorme - 03 juin 2024, 13h23

 George VI et la reine Elizabeth dans les décombres de la chapelle du palais de Buckingham en septembre 1940. Après l'événement, la reine a déclaré : "Maintenant, je peux regarder l'East End en face." Le palais a été bombardé à sept reprises pendant la guerre.
George VI et la reine Elizabeth dans les décombres de la chapelle du palais de Buckingham en septembre 1940. Après l'événement, la reine a déclaré : "Maintenant, je peux regarder l'East End en face." Le palais a été bombardé à sept reprises pendant la guerre. © Heritage Images / Bridgeman Images

Le 22 juin 1939, de retour d’un voyage au Canada et aux États-Unis, George VI et la reine Elizabeth débarquent à Southampton. Leurs deux filles sont venues à leur rencontre, et la population leur réserve un accueil triomphal. Le soir, à Buckingham, plus de cinquante mille personnes viennent acclamer les souverains. Dans un accès de fièvre patriotique, on entonne l’hymne national et For He’s a Jolly Good Fellow. En moins de trois ans, la "firme Windsor" a su consolider sa crédibilité. L’"affaire Édouard VIII" est presque sortie des mémoires, et nul ne songe plus à l’ex-roi. Il restait l’épreuve du feu de la Seconde Guerre mondiale pour faire entrer George VI et son épouse dans l’Histoire. En effet, les souverains sauront symboliser l’esprit de résistance de tout un peuple, la volonté indomptable de ne pas plier dans l’adversité et devant la force brutale de l’ennemi. Mais plus peut-être encore que son époux, Elizabeth a su toucher le cœur de tous les Britanniques, et particulièrement des mères et des épouses. La jeune reine n’hésitera jamais à faire ce qu’elle appelle son devoir. "Si les choses tournent mal, je dois être avec le roi", affirme-t-elle alors à sa dame d’honneur. Et tandis que ses deux filles, les princesses Élisabeth et Margaret, restent en Écosse à Balmoral, avant de regagner Windsor. Quant à Elizabeth, elle rejoint George VI à Londres.

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Le 3 septembre 1939, l’irréparable est commis et la Grande-Bretagne s’engage, aux côtés de la France, dans la plus sombre aventure de son histoire. "Aujourd’hui, nous avons, comme tous les hommes, une noble tâche à accomplir", déclare alors la reine consort à ses compatriotes. Et elle tient à donner l’exemple. Premier geste symbolique, elle organise un ouvroir dans le salon Bleu de Buckingham. Les femmes du personnel du palais et leurs familles tricotent, préparent des pansements ou confectionnent des vêtements pour la Croix-Rouge. Pendant les longs mois d’inaction de la "drôle de guerre", la reine et le roi, jour après jour, inspectent les abris de la défense passive, les centres d’hébergement, les trains d’ambulances, les usines, les docks, les casernes. Leurs visites galvanisent les énergies. Nonobstant la situation, le couple royal n’a pas cessé de fréquenter théâtres et music-halls. Il s’agit de montrer que, malgré tout, la vie continue. Il est certain que la sereine détermination de la famille royale durant ces années de malheur a constitué une source irremplaçable de courage et de force pour les Britanniques.

George VI et la reine Elizabeth avec leurs filles les princesses Élisabeth et Margaret à Royal Lodge à Windsor, en avril 1940.
George VI et la reine Elizabeth avec leurs filles les princesses Élisabeth et Margaret à Royal Lodge à Windsor, en avril 1940. © Mathieu Polak/Sygma/ Sygma via Getty Images

Le 26 mai 1940, alors que les Allemands, apparemment invincibles, foncent sur Paris, encerclant les débris de l’armée française et du corps expéditionnaire britannique à Dunkerque, les souverains entourés de leurs ministres, assistent à un service religieux à Westminster. À leurs côtés, se tiennent la reine Wilhelmine des Pays-Bas et le roi Haakon VII de Norvège, qui ont trouvé refuge à Londres, après que leurs pays ont été envahis par Hitler. Le Royaume-Uni a en effet plus que jamais besoin des faveurs de la providence. Seul face à l’Allemagne désormais maîtresse du continent, il garde pourtant confiance en l’avenir. Deux semaines auparavant, le trop timoré Chamberlain a quitté le 10 Downing Street. George VI et Elizabeth ont tenu à lui exprimer leur gratitude pour son soutien durant ces dernières années si difficiles. La politique de non-belligérance qu’il incarnait a échoué, et sa démission devenait inéluctable. Pour le remplacer, le Parlement désigne Winston Churchill. Le nouveau Premier ministre traîne une réputation d’aventurier, au parcours politique douteux. De plus, en 1936, il a été l’un des tenants du "parti du roi", hostile à l’abdication d’Édouard VIII. Cependant, George et Elizabeth apprendront très vite à apprécier le vieux guerrier, son intrépidité et son implacable détermination. 

Bombardé, Buckingham devient le phare de la résistance

Au plus fort de la bataille d’Angleterre, pendant l’été de 1940, une rumeur circulera, selon laquelle les princesses Élisabeth et Margaret allaient être expédiées à l’abri au Canada. Cette idée n’était pas même venue à l’esprit de la reine, qui tiendra à mettre les choses au point : "Les enfants ne peuvent pas partir sans moi, et je ne veux pas laisser le roi, et le roi bien sûr, ne veut pas partir." Toutefois, une unité spéciale de l’armée a pour mission d’assurer la protection des membres de la famille royale et doit les transporter en lieu sûr en cas de débarquement ennemi. La reine consort a demandé qu’on lui apprenne à se servir d’un revolver. Elle s’entraîne tous les jours, flanquée de sa préceptrice, dans un coin du parc de Buckingham… En fin de semaine, le couple royal quitte "Buck House" pour rejoindre ses filles à Windsor. 

La reine Elizabeth en compagnie des princesses Élisabeth et Margaret dans le parc du château de Windsor, en juillet 1941.
La reine Elizabeth, reine consort du roi George VI, en compagnie des princesses Élisabeth et Margaret dans le parc du château de Windsor, en juillet 1941. ©  Lisa Sheridan/Studio Lisa/Hulton Archive/Getty Images

Il faut préciser que le vieux château n’est guère moins exposé que Londres. Plus de trois cents bombes tomberont durant la guerre sur le domaine! Des photos de propagande montrent d’ailleurs les jeunes princesses creusant des tranchées dans les pelouses du parc. 

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Pour sa part, Buckingham sera frappé à neuf reprises par les avions de la Luftwaffe. Pendant les alertes, la famille royale descend, très démocratiquement, dans les sous-sols, au milieu de ses serviteurs. Les bombardements aériens ne semblent d’ailleurs pas effrayer outre mesure la reine qui, un jour, remonte chercher l’un de ses chiens. Le 13 septembre 1940, le couple souverain échappe par miracle à la mort. Dans la matinée, un bombardier allemand survole le Mall à très basse altitude et largue ses bombes dans l’axe du palais. Assis paisiblement dans un salon, le roi et la reine n’ont que le temps d’entendre les déflagrations, avant de se retrouver couverts d’éclats de verre. Buckingham, touché pour la première fois, se transforme en phare de la résistance britannique. L’amiral Louis Mountbatten le confirme : "Si Goering avait pu imaginer la profondeur des sentiments que le bombardement de Buckingham éveillerait à travers l’empire et en Amérique, il aurait sans doute recommandé à ses assassins de garder leurs distances." 

La reine Elizabeth et George VI à la rencontre de la population sinistrée de l’East End en 1940.
La reine Elizabeth et George VI à la rencontre de la population sinistrée de l’East End en 1940. © Look and Learn / Bridgeman Images

Dans les décombres de la chapelle du palais, entièrement ravagée, la reine affiche un optimisme de bon aloi : "Maintenant, les gens sauront que nous sommes tous logés à la même enseigne. Ce qui me console un peu, c’est que je peux regarder en face l’East End" – les banlieues populeuses et industrielles, à l’est de Londres, particulièrement visées par les attaques aériennes. Pendant le Blitz, le roi et la reine vont visiter quotidiennement les quartiers dévastés au cours de la nuit précédente. 

George VI est sanglé dans un uniforme impeccable, Elizabeth, gantée et chapeautée, avec une élégance rassurante. Bien qu’elle soit commandant en chef des trois mouvements de défense féminins, la reine consort ne désire pas revêtir une tenue militaire. "Si les gens venaient me voir, explique-t-elle, ils voudraient porter leurs plus beaux vêtements." Mais elle choisit des nuances discrètes. Pas de noir ou de vert, qui sont considérés comme néfastes par beaucoup de gens, mais des teintes "poussiéreuses" : lilas, rose ou bleu pâle. "Les nuances 'poussiéreuses' sont ce qui convient, décrète Elizabeth, elles ne montrent pas toute la poussière qu’il y a sur les sites bombardés. Quant au noir, c’est l’antithèse de l’espoir qui est le nôtre !" 

Le roi George VI et la reine Elizabeth visitent un abri antiaérien dans le sud de Londres, en novembre 1940.
Le roi George VI et la reine Elizabeth visitent un abri antiaérien dans le sud de Londres, en novembre 1940. © Central Press/Getty Images

En cas d’alerte, la reine et le roi descendent dans l’abri public le plus proche, cave ou station de métro, partageant une tasse de thé avec leurs compagnons d’infortune. Sur quoi les cockneys – les "titis" londoniens – décrètent que cette "brave femme" est "bigrement merveilleuse" ! Des anecdotes se colportent bientôt de bouche à oreille. Ainsi, cette vieille dame dont le chien, effrayé par le choc, refusait de sortir d’un trou dans les débris de sa maison. "Peut-être puis-je essayer, propose alors la reine. J’ai assez l’habitude des chiens." Et elle s’agenouille dans les gravats, rassurant la pauvre bête qui montre finalement le museau. "Pour le roi, nous avons de l’admiration, pour la reine de l’adoration", entend-on volontiers. 

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Les visites de la reine dans les zones sinistrées sont rarement annoncées, par mesure de prudence. Elizabeth surprend ainsi les gens dans leur malheur et s’efforce de leur apporter quelque réconfort par sa seule présence. Pour chacun, elle trouve les paroles appropriées, comme l’atteste un témoin : "Elle ne vous offrait pas seulement une sympathie conventionnelle, elle posait des questions d’ordre pratique, comme : 'Avez-vous assez à manger? Vous a-t-on donné des vêtements chauds? Comment faites-vous pour réchauffer le biberon du bébé ?'" 

L'épouse de George VI est surnommée "That Valiant Lady" par Churchill

Sans relâche, ce seront des dizaines de milliers de kilomètres que le monarque et son épouse parcourront à travers le pays. Dès novembre 1940, ils se rendent à Coventry, dévastée par l’aviation allemande. Ils iront ensuite à Bristol, Birmingham, Liverpool Glasgow… Impressionnée, la presse d’Outre-Atlantique surnomme la reine consort "le ministre du Moral". Eleanor Roosevelt, l’épouse du président américain, effectuera un voyage en Angleterre durant l’automne de 1942. Elle est étonnée des conditions de vie "spartiates" de la famille royale. "Le palais est gigantesque, et sans chauffage, écrit-elle à son mari. Le roi comme la reine ont froid." Les vitres des fenêtres ont été remplacées par des plaques de bois qui laissent passer le vent et l’humidité. Pour un bain, il est interdit de consommer plus de trente litres d’eau chaude. Chaque chambre ne dispose que d’une ampoule et d’un faible radiateur électrique. Sur les plats d’argent et d’or hérités de la reine Victoria sont servies les mêmes rations que dans tous les foyers britanniques. Le fondateur de la BBC, sir John Reith, convié à dîner au palais, se voit servir une soupe gélifiée, de la mousse de jambon et du poulet froid, avec au dessert une glace aux fraises et à la crème. Après quoi, la reine verse elle-même le thé à ses invités. 

Incorporée au Service auxiliaire de transport (Auxiliary Territorial Service) en 1944, la future reine Élisabeth II apprend à démonter un carburateur et à conduire camions et ambulances militaires.
Incorporée au Service auxiliaire de transport (Auxiliary Territorial Service) en 1944, la future reine Élisabeth II apprend à démonter un carburateur et à conduire camions et ambulances militaires. Ici sous le regard de sa mère. © Universal History Archive/Universal Images Group via Getty Images

C’est elle aussi qui, très souvent, fait le service lors des audiences hebdomadaires du mardi, que George VI accorde à son Premier ministre. En guise de foie gras, il n’y a guère que des sandwichs dont le pâté a un goût de sciure. Mais qu’importe ! Elizabeth est férue de politique, et le caractère de Churchill la fascine. Sa méfiance d’autrefois a depuis cédé le pas à une admiration sans bornes. Elle écoute attentivement. Parfois, elle donne son avis, "toujours empreint de bon sens". Lorsque le roi s’absentera, son épouse, en tant que conseiller d’État, recevra les adresses du Parlement et signera certains actes officiels. Au demeurant, le respect est réciproque, et Churchill n’appelle plus la reine que "That Valiant Lady" – "cette valeureuse dame". 

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Le 25 août 1942, l’hydravion du duc de Kent, le plus jeune frère du roi, s’écrase alors qu’il volait vers l’Islande, pour une mission d’inspection. Les Windsor sont frappés dans leur chair, comme les autres familles du pays. L’année suivante, George VI effectue une tournée périlleuse en Méditerranée. Mais Elizabeth n’est pas non plus à l’abri de tous les dangers. Un soir, un déserteur s’introduit dans ses appartements à Windsor, au moment où elle s’apprête à aller dîner ! Il tente de gagner sa sympathie. L’individu n’est pas dangereux. Sans s’émouvoir, la reine le fait arrêter, en concluant sèchement l’entretien : "Je vous conseille de subir votre punition comme un homme, et de servir votre patrie de même." 

La famille royale est au centre des célébrations de la victoire, le 8 mai 1945, au côté de Winston Churchill.
La famille royale est au centre des célébrations de la victoire, le 8 mai 1945, au côté de Winston Churchill. © Nixon & Greaves/Mirrorpix/Getty Images

Les derniers mois de la guerre seront terribles. Hitler, qui n’a plus rien à perdre, déverse sur Londres des fusées V1 et V2, armes d’une puissance de destruction aveugle. En épilogue à cet accès de folie planétaire, les Américains, pour faire céder le Japon, largueront deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Auparavant, le 8 mai 1945, le roi, la reine et leurs deux filles Élisabeth et Margaret auront été au centre des célébrations de la Victoire à Londres. Dès l’annonce de la capitulation allemande, une multitude converge vers les grilles du palais de Buckingham, scandant : "Nous voulons le roi ! Nous voulons la reine !" La famille royale apparaît bientôt sur le balcon, rejointe un moment plus tard par le Premier ministre Winston Churchill. Ce sont alors des acclamations sans fin, et le God Save the King est repris en chœur par des milliers de voix. "Nous sommes sortis huit fois tous ensemble", notera le roi. C’est à nouveau la ferveur des fêtes du couronnement. George VI s’en excuse presque : "La reine et moi avons été très émus par la gentillesse de tous. Nous avons seulement essayé de faire notre devoir durant ces cinq années et demie."

 

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